CAMILLE YEMBE
À 29 ans, la chanteuse belgo-congolaise Camille Yembe signe un premier album : quinze titres qui se déploient comme un long-courrier musical. Entre zones de turbulences et éclaircies, la musique traverse des paysages sonores marqués par ses failles et ce goût de sel que laissent les histoires trop vraies.
Pour accompagner ce voyage, deux invités montent à bord : Lous and The Yakuza et Ino Casablanca.
« Avec Jeune et Laide, je veux raconter une jeunesse populaire, un peu abîmée, et faire exister ce discours dans la pop. C’est aussi un disque plein d’espoir », résume Camille Yembe, native de Molenbeek, à Bruxelles. Pour l’artiste, il s’agit d’abord de nommer un réel. « Je veux dire le manque, la précarité. Pour moi, c’est important de le montrer parce que ça fait partie de la vie ». Car raconter cette jeunesse, c’est aussi la transformer en force et affirmer la fierté du chemin parcouru.
Le ton est donné.
Pour comprendre comment ce projet s’est construit il faut remonter quelques années en arrière. Chez Camille, la musique commence tôt : les clips, les chaînes musicales, les télécrochets. Elle chante seule, souvent en cachette, sans encore s’autoriser à dire tout haut ce qu’elle voudrait devenir.
Le point de bascule arrive à l’adolescence. À 16 ans, elle quitte le foyer familial. Les repères vacillent. Les questions affluent : « Comment vais-je faire ? Pourquoi moi ? Comment avoir de l’argent ? Qu’est-ce que va être mon avenir ? »
La rupture est brutale, mais elle ouvre un espace nouveau.
« C’est une période qui m’a fait perdre beaucoup d’insouciance, mais qui a aussi été une forme de porte ouverte vers la liberté. » La musique devient alors un repère. Camille teste, apprend, avance. Ce qui était un refuge devient aussi une direction. Elle écrit d’abord pour d’autres — Tiakola ou Eva — mais derrière ces voix, il y a déjà la sienne.
« Avec mon premier titre Plastique, j’ai senti que les gens commençaient à s’y retrouver. Mais c’est vraiment avec Encore que tout s’est clarifié. »
Avril 2025. À quelques mois de la sortie de son premier EP Plastique, Camille Yembe invite sa communauté autour d’une vidéo consacrée à son second titre, « Encore ».
« C’était la toute première fois que je rencontrais mon public. Mon franc est tombé » (expression belge pour dire : j’ai eu un déclic). Elle décide alors de se raconter, sans se mentir. Peu à peu, le premier album prend forme.
Mais il faudra d’abord se confronter à une production d’Armand Tournier — proche collaborateur de Camille Yembe. Une instrumentale pop-soul des années 80, portée par un funk léger teinté de soca et de calypso.
« Pendant deux semaines, j’ai tourné autour de la prod parce qu’elle est très puissante. Ça peut même intimider d’essayer. »
Puis une phrase arrive : « j’m’ai pas les euros ». Camille Yembe comprend immédiatement la force de ces mots. « Euros », dit-elle, « c’est un hymne de la hess » (mot d’argot pour désigner la galère). Elle imagine déjà le public reprendre le refrain avec elle en concert.
Une grande partie du disque se construit ensuite lors d’une résidence dans le sud de la France. Dans une atmosphère presque suspendue, le groupe enregistre dans un décor qu’elle décrit comme « pur, hors du temps ». Le lieu aide à se livrer.
Les collaborations s’inscrivent naturellement dans cet alignement. Avec Lous and The Yakuza, la rencontre se fait presque spontanément, entre un dîner, des rires et des conversations.
« Quand deux femmes afrodescendantes se retrouvent, ça porte une force symbolique. Ça parle d’unité et de représentation. »
Ensemble, elles s’arrêtent sur « 16 ans dans les veines », un titre qui la ramène à une période charnière de sa vie.
« Ce que je retiens de cette époque, c’est ma détermination et ma résilience. »
Une dualité structure Jeune et Laide : la trace d’une enfance cabossée et l’urgence d’exister. Cette énergie résonne également avec Ino Casablanca, second invité, présent sur « Autodéfense ».
« On s’est découverts au même moment, on aimait beaucoup ce que l’autre faisait. »
Camille Yembe aborde l’ennui du quotidien, la question sociale et ce sentiment d’être entre deux mondes.
« Il y a deux ans, j’étais très mal à l’aise. J’essayais de correspondre à quelque chose. Mais j’ai compris que j’avais tout intérêt à être moi-même. »
Cette idée se retrouve dans sa manière de définir sa musique.
« Ce qui est sûr, c’est que je veux que ma musique soit populaire. J’assume le côté pop. Pour moi, ça peut tout absorber : tu peux avoir une inspiration rap, tu peux mélanger les genres. Il n’y a pas de limites. »
Dans Jeune et Laide, cette approche prend la forme d’une œuvre autobiographique. Le morceau « Rien à fêter » pousse cette réflexion plus loin encore :
« Je suis jeune, noire, laide et le nez épaté. »
Camille Yembe revendique aussi sa double culture. Sur la pochette du projet apparaît un drapeau inspiré de celui de son pays d’origine, mais réinventé à son image. Bricolé, il reflète son propre parcours : celui d’une artiste qui a dû se construire et trouver sa place. Une bande léopard y figure également, symbole de force et de dignité.
Le disque laisse aussi place à d’autres voix, dont celle de son père, qui raconte son arrivée en Belgique avant de répondre à une question simple :
« Est-ce que tu penses qu’une étoile cabossée peut encore briller ? »
